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Mounira Mitchala : la voix tchadienne qui refuse de se taire

Du Tchad à l’Allemagne, des scènes africaines aux combats pour les droits des femmes, en passant par les années de silence imposées par un mariage destructeur, Mounira Mitchala n’a jamais cessé de croire au pouvoir de la culture. Entre combats personnels, engagement social et ambition panafricaine, l’artiste tchadienne continue de faire de la culture un outil de transformation.

"Portrait de Mounira Mitchala, artiste et militante tchadienne, fondatrice des RANGA Awards"
Mounira MITCHALA

Mounira Mitchala est sans doute l’une de mes plus belles rencontres de 2026. Lorsque j’entends son nom, un seul mot me vient immédiatement à l’esprit : humilité. Une humilité désarmante qui fait presque oublier à qui l’on s’adresse. Car derrière ce sourire discret se trouve l’une des plus grandes voix de la musique tchadienne. Une artiste dont le parcours épouse depuis plus de trois décennies une partie de l’histoire culturelle de son pays, des préjugés, des épreuves personnelles, des difficultés du métier et des insuffisances d’un secteur culturel encore en construction. Une femme qui a choisi de transformer chacune de ses blessures en projet. Et chacune de ses victoires en opportunité pour les autres. Et c’est en toute humilité qu’elle a décidé de nous livrer son histoire.

Mounira Mitchala enfant, assise, photo d'archive de jeunesse de l'artiste tchadienne
Mounira Mitchala plus jeune

Une enfance entre plusieurs mondes

L’histoire de Mounira Mitchala commence loin des scènes et des studios. Née dans un contexte marqué par l’instabilité politique, elle quitte très tôt le Tchad avec sa famille pour le Nigeria avant de poursuivre son parcours en Allemagne. Cette enfance entre plusieurs pays lui offre une ouverture sur le monde, mais renforce également son attachement à ses racines. À la maison, la culture tchadienne n’est jamais absente. Son père, linguiste passionné par les langues nationales, travaille sur la valorisation du patrimoine linguistique du pays. Sa mère, quant à elle, transmet les chants, les récits et les traditions hérités des générations précédentes. Entre l’Europe et l’Afrique, Mounira grandit avec la conviction que l’identité culturelle n’est pas un héritage figé mais une richesse qu’il faut constamment préserver et transmettre.

« Je suis une femme africaine qui aime sa culture et sa solidarité. Je suis fière d’être qui je suis. Au début, mon éducation m’a rendue timide, car on attendait de moi que je sois uniquement une femme au foyer. À travers l’art et la culture, j’ai trouvé l’espace pour m’exprimer librement et crier ma fierté d’être femme, tchadienne et africaine. »

confit-elle.

Une conviction qui deviendra plus tard le fil conducteur de toute sa carrière.

Mounira Mitchala en concert, artiste tchadienne de world music
Sur scène, Mounira Mitchala transforme sa timidité naturelle en puissance artistique

Chanter quand personne ne vous attend

Lorsqu’elle revient au Tchad au début des années 1990, elle découvre une réalité parfois difficile pour les femmes qui souhaitent faire carrière dans les arts. À cette époque, la musique reste un univers majoritairement masculin. Les artistes féminines sont peu nombreuses et souvent confrontées aux préjugés. Monter sur scène lorsqu’on est une femme demande alors bien plus que du talent. Il faut du courage, de la persévérance, et surtout une capacité à résister aux jugements. Heureusement, Mounira Mitchala bénéficie du soutien de ses parents qui l’encouragent à poursuivre sa passion malgré les obstacles.

« Il faut des personnes qui croient en vous lorsque vous doutez vous-même »,

explique-t-elle en évoquant les débuts de son parcours.

Ce soutien familial jouera un rôle déterminant dans la construction de sa carrière car les défis ne manquent pas. À l’époque, les structures de formation sont rares, les opportunités professionnelles limitées et les financements quasi inexistants. Comme beaucoup d’artistes africains de sa génération, elle apprend son métier sur le terrain.

 Alt : Mounira Mitchala en concert, artiste tchadienne de world music timidité naturelle en puissance artistique 
Mounira Mitchala sur scène

Trouver sa propre voix

L’un des aspects les plus fascinants de son parcours reste sa relation à la création. Contrairement à certaines idées reçues, la chanteuse ne s’est pas construite dans une école de musique prestigieuse. Elle s’est construite au fil des expériences, des répétitions, des rencontres, des concerts et surtout grâce à une profonde capacité d’observation. Longtemps, elle tente de reproduire les voix de chanteuses qu’elle admire. Puis, grâce à plusieurs conseils elle comprend que sa force réside justement dans ce qui la différencie : sa voix grave. Cette découverte marque un tournant. Elle cesse progressivement d’imiter pour commencer à affirmer sa propre identité artistique.

Ce qui surprend lorsqu’on l’écoute aujourd’hui, c’est d’apprendre que la chanteuse se décrit elle-même comme une personne profondément timide. À l’université, alors qu’elle commence déjà à être connue du grand public, l’attention constante de ses camarades devient parfois difficile à supporter. Plus tard, ses tournées internationales lui permettront d’apprivoiser progressivement la scène, d’apprendre à danser, à occuper l’espace et à transformer cette réserve naturelle en force artistique.

Mounira Mitchala en concert, artiste tchadienne de world music Légend.
Sur scène, Mounira Mitchala transforme sa timidité naturelle en puissance artistique

Chez elle, la création naît souvent d’une émotion, d’une expérience vécue ou d’une observation de la société. Les mots arrivent parfois avant la mélodie, parfois c’est l’inverse. Mais une chose revient constamment dans sa démarche : l’importance du silence. Pour Mounira Mitchala, les silences font partie intégrante de la musique.

« La musique et la danse sont d’autres formes de langages. Tout est énergie. Il faut que la mélodie exprime précisément le texte. Quand je chante « Talou léna », une chanson d’unité et de joie, je n’ai rien besoin d’expliquer, le public bouge instantanément. En revanche, quand j’aborde des thèmes graves comme l’excision, un silence lourd et mélancolique s’installe. Un artiste doit consciemment canaliser cette énergie. Si un musicien ne maîtrise pas cet aspect psychologique, le public peut sortir de son concert en colère ou mal à l’aise sans même savoir pourquoi. »

Pour Mounira, les silences permettent aux émotions de respirer, donnent du poids aux mots et racontent parfois autant que les notes elles-mêmes.

Mounira Mitchala, artiste et militante tchadienne, fondatrice des RANGA Awards 
Mounira Mitchala , plus de 30 ans de carrière au service de la culture africaine

Construire une carrière en indépendante

Derrière les albums et les scènes internationales se cache également une réalité souvent méconnue du grand public. Être artiste indépendante en Afrique n’est jamais un long fleuve tranquille. Il ne suffit pas d’écrire des chansons, il faut également produire, chercher des financement, négocier, communiquer, organiser et convaincre.

« Être artiste, c’est aussi être entrepreneure »,

résume-t-elle.

Dans de nombreux pays africains, les industries culturelles restent encore fragiles et insuffisamment structurées. Les artistes doivent souvent porter plusieurs casquettes à la fois. Mounira Mitchala fait partie de cette génération d’artistes qui ont appris à devenir non seulement créatrices mais aussi gestionnaires de leurs propres projets. Cette indépendance lui a permis de conserver sa liberté artistique mais elle a également exigé d’importants sacrifices.

Mounira Mitchala, artiste et militante tchadienne, fondatrice des RANGA Awards
Mounira Mitchala , plus de 30 ans de carrière au service de la culture africaine

Pour Mounira Mitchala, l’indépendance n’est pas seulement un statut professionnel. C’est une philosophie héritée de son éducation.

« L’indépendance, je l’ai déjà dans le corps »,

affirme-t-elle.

Si elle a collaboré avec plusieurs producteurs au cours de sa carrière, l’artiste a toujours tenu à conserver la maîtrise de son identité musicale. Ses chansons naissent au Tchad, au contact des rythmes et des sonorités qui l’ont construite. Les maquettes sont ensuite retravaillées avec des directeurs artistiques capables d’adapter cette matière première aux standards internationaux sans en dénaturer l’essence. 

« Je crée toujours la musique au Tchad. Ensuite, nous travaillons les arrangements pour que d’autres oreilles puissent la recevoir, tout en respectant les rythmes et les valeurs musicales du terroir. »

Une manière pour elle de défendre une vision exigeante de la world music : ouverte sur le monde mais profondément enracinée dans son identité tchadienne.

Mounira Mitchala, artiste et militante tchadienne, fondatrice des RANGA Awards 
Mounira Mitchala, plus de 30 ans de carrière au service de la culture africaine

Une carrière guidée par l’engagement

Très tôt, la musique de Mounira Mitchala dépasse le simple divertissement. Ses chansons abordent des questions liées à la paix, à la cohésion sociale, à l’éducation et à la place des femmes dans la société. Pour elle, l’art doit servir à quelque chose. Il doit contribuer à faire évoluer les mentalités. Cette vision l’amène à s’investir dans de nombreuses initiatives citoyennes et culturelles. Au fil des années, elle devient l’une des voix les plus engagées du paysage artistique tchadien, une artiste qui ne sépare jamais la création de la responsabilité sociale.

Mounira Mitchala, artiste et militante tchadienne, fondatrice des RANGA Awards
Légende : Mounira Mitchala, plus de 30 ans de carrière au service de la culture africaine

Prix RFI, Kora Award : une artiste récompensée, jamais rassasiée 

Lorsque Mounira Mitchala remporte le Prix Découvertes RFI en 2007, c’est tout un pays qui célèbre l’une des siennes. L’accueil populaire qui lui est réservé à son retour témoigne de l’impact de cette victoire. Cinq ans plus tard, elle entre encore un peu plus dans l’histoire en devenant la première artiste tchadienne à décrocher un Kora Award  à Abidjan. Une consécration qui dépasse sa propre personne et qui vient rappeler que le talent tchadien a toute sa place sur les grandes scènes africaines.

Elle participe également à de nombreux festivals internationaux, représente le Tchad sur plusieurs scènes prestigieuses et devient progressivement une référence de la musique tchadienne contemporaine. Mais lorsqu’on l’écoute parler de ses succès, ce ne sont pas les trophées qui semblent compter le plus. Ce qui l’anime, c’est l’impact, la transmission et le message.

« Je veux que ce que je fais serve à quelque chose »,

confie-t-elle.

Cette philosophie explique en grande partie son engagement constant en faveur de la paix, des femmes et du développement culturel. Une trajectoire impressionnante qu’elle n’avait pas planifiée dans ses moindres détails, mais qu’elle a traversée avec le sentiment profond d’être guidée par ses ancêtres face aux pièges de l’industrie, notamment les trahisons de managers indélicats qui l’ont parfois exposée à des situations hautement périlleuses à l’étranger.

Mounira Mitchala, artiste et militante tchadienne, fondatrice des RANGA Awards
Légende : Mounira Mitchala, plus de 30 ans de carrière au service de la culture africaine

Les années de tempête 

Mais même les voix les plus fortes connaissent parfois le silence. Pendant plusieurs années, Mounira Mitchala traverse une période particulièrement difficile. Un mariage destructeur, une violence psychologique permanente, un divorce long et éprouvant, des problèmes de santé, un épuisement physique et émotionnel. Autant d’épreuves qui finissent par affecter sa carrière. Certaines prestations deviennent plus difficiles, la concentration n’est plus la même, l’énergie non plus. Pour beaucoup, cette période aurait pu marquer la fin d’un parcours. Pour elle, elle deviendra le point de départ d’une reconstruction.

Mounira Mitchala, artiste et militante tchadienne, fondatrice des RANGA Awards 
Mounira Mitchala sur scène

Quand la musique devient thérapie

Pendant longtemps, Mounira Mitchala a gardé le silence sur cette période douloureuse de sa vie. Un silence choisi, nourri par la pudeur mais aussi par la nécessité de se reconstruire loin des regards. Pourtant, après des années de combat, l’artiste a décidé de transformer cette expérience en création. Elle prépare actuellement un troisième album profondément personnel, sans doute le plus intime de sa carrière.

« Le troisième album, ça parle de ma vie »

Pour la première fois, Mounira Mitchala y aborde directement les épreuves qui ont marqué son parcours : le mariage destructeur, la violence psychologique, le divorce, les problèmes de santé, mais aussi la résilience et la reconstruction. L’objectif n’est pas seulement de raconter son histoire. L’artiste souhaite également transmettre un message aux femmes qui pourraient traverser des situations similaires.

« Je me livre et puis j’apporte aussi ma vision, ce que je propose aux femmes. Ce que j’ai vécu, je ne veux pas qu’une autre femme le vive. »

À travers cet album, la chanteuse veut notamment sensibiliser les jeunes femmes sur les conséquences que certaines relations peuvent avoir sur une vie entière. Pour elle, la musique demeure un formidable outil de transformation sociale.

« La musique a une force qui défie la politique »: affirme-t-elle avec conviction.

Une phrase qui résume parfaitement sa vision de l’art : un espace de liberté capable de toucher les consciences, de provoquer des changements et parfois même d’aider à guérir les blessures les plus profondes.

Mounira Mitchala lors d'une action de la Fondation Mounira Mitchala pour l'autonomisation des femmes au Tchad 
Légende : À travers Chimema et sa Fondation, Mounira Mitchala fait de la culture un levier de développement

Transformer les blessures en action : Tchimema et la Fondation Mitchala 

Plutôt que de se laisser définir par ses épreuves, Mounira Mitchala choisit d’agir. Elle crée d’abord l’association Tchimema avant de lancer la Fondation Mounira Mitchala. À travers ces structures, elle œuvre pour l’autonomisation des femmes, l’éducation, la promotion culturelle et la protection de l’environnement. Son engagement repose sur une idée simple : la culture peut être un levier de développement. Un artiste peut divertir mais il peut aussi sensibiliser, mobiliser et transformer. Cette philosophie guide désormais l’ensemble de ses projets.

Mounira Mitchala, artiste et militante tchadienne, fondatrice des RANGA Awards 
Mounira Mitchala, plus de 30 ans de carrière au service de la culture africaine

RANGA Awards, un rêve panafricain

Aujourd’hui, ce rêve prend une nouvelle dimension avec le lancement des RANGA Awards. Une initiative ambitieuse qui dépasse largement le cadre d’une simple cérémonie de récompenses. RANGA signifie « noir » dans la langue bidya. Un choix symbolique qui traduit la volonté de célébrer les identités africaines et les talents du continent. Pensés comme une plateforme panafricaine de reconnaissance et de professionnalisation, les RANGA Awards ambitionnent de réunir plus de 300 artistes venus d’Afrique et de la diaspora. Musique, danse, audiovisuel, arts visuels, littérature. Dix-sept distinctions seront décernées à des créateurs sélectionnés selon des critères de qualité artistique, d’innovation, d’impact socioculturel et de professionnalisme. Mais l’ambition va plus loin avec les concerts, expositions, projections, panels professionnels et rencontres institutionnelles. L’objectif est de créer des ponts entre les différentes régions du continent et de contribuer à la structuration des industries culturelles africaines. Une manière de répondre à une conviction profonde de l’artiste : l’art peut rassembler là où les frontières divisent.

Après plus de trente ans de carrière, Mounira Mitchala n’est plus seulement une artiste. Elle est devenue une institution culturelle à elle seule. Une femme qui a transformé ses blessures en combats, sa notoriété en responsabilité et sa voix en passerelle entre les peuples. Alors qu’elle prépare la sortie d’un troisième album inspiré de son propre parcours et le lancement des RANGA Awards, Mounira Mitchala semble ouvrir un nouveau chapitre de sa vie. Celui d’une artiste qui transforme désormais ses épreuves en transmission et ses combats en héritage pour les générations futures.

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