Plus qu’une icône de la musique, une passeuse de mémoire. Alors qu’elle s’apprête à faire son entrée sur Hollywood Boulevard et la sortie de son 18ᵉ album HOPE, Angélique Kidjo prouve que l’on peut conquérir la planète sans jamais devenir étrangère à soi-même. Le Labo de Jami retrace l’ascension d’une show-woman qui a transformé sa voix en passerelle universelle

Quand je pense à Angélique Kidjo, une mélodie me revient immédiatement, « Agolo, agolo, agolo... ». Impossible de penser à elle sans que ces quelques syllabes ne déclenchent quelque chose : une scène, des couleurs, des mouvements, une femme qui danse, chante, gesticule, interpelle son public et transforme une prestation musicale en véritable spectacle. Angélique Kidjo n’est pas seulement une chanteuse mais une show-woman. Une artiste dont les prestations scéniques ont quelque chose de profondément festif, théâtral et presque instinctif. Une artiste qui peut être élégante sans jamais devenir figée, internationale sans jamais devenir générique et surtout, une artiste qui, depuis des décennies, met l’Afrique au centre, pas comme un décor, ni un argument marketing et encore moins une identité mais comme une matière artistique, une mémoire et une puissance. Alors forcément, lorsqu’on apprend qu’ Angélique Kidjo a reçu une étoile ce 18 Août sur le Hollywood Walk of Fame, on ne peux s’empêcher de penser au chemin parcouru. Il y a des carrières que l’on raconte en dates mais celle d’Angélique Kidjo se raconte plutôt en paliers. À chaque décennie, une nouvelle marche, à chaque reconnaissance, une porte qui s’ouvre sur une autre.

Premier palier : Ouidah, là où tout commence
Angélique Kpasseloko Hinto Hounsinou Kandjo Manta Zogbin Kidjo, est naît le 14 juillet 1960 à Ouidah, au Bénin. Aujourd’hui, son nom est associé aux plus grandes scènes du monde, mais avant les Grammy, New York, et Hollywood, il y a une petite fille béninoise qui découvre la scène à seulement six ans, dans la troupe de théâtre de sa mère. À cet âge-là, elle ne construit évidemment pas une carrière internationale, elle découvre simplement la scène. Mais avec le recul, difficile de ne pas voir dans cette enfance les premières traces de celle qu’elle deviendra. Chez Kidjo, la musique n’est jamais complètement séparée du spectacle. Le corps, le théâtre, la danse, la voix et l’énergie nous plonge dans un univers profondément ancré dans les sonorités et les imaginaires africains. Mais derrière la show woman, se cache une femme qui a construit l’une des trajectoires africaines les plus impressionnantes de sa génération. Elle commence par le théâtre, les rythmes traditionnels béninois, puis rejoint le groupe scolaire Les Sphinx. En 1981, elle sort Pretty, son premier album, enregistré au Bénin avec son frère Oscar et le producteur camerounais Ekambi Brilliant. Le premier palier est posé et ce qui est fascinant, c’est qu’Angélique Kidjo ne passera jamais sa carrière à essayer de s’en éloigner. Elle va partir loin, très loin mais elle emportera Ouidah avec elle.
Deuxième palier : quand l’exil devient une rampe de lancement
Au début des années 80, le contexte politique du Bénin la pousse à partir pour la France. En 1983, elle s’installe à Paris, étudie notamment le jazz, rejoint le groupe Pili Pili et poursuit son apprentissage musical. Sur le papier, c’est une rupture mais dans sa trajectoire, cela ressemble plutôt à un changement d’escalier. Paris lui ouvre d’autres scènes, d’autres influences et d’autres rencontres. Ses racines ouest-africaines commencent à dialoguer avec le jazz, le funk, la soul, la salsa, la rumba, le gospel et bien d’autres univers. Et c’est déjà l’une des grandes forces de Kidjo : ne jamais confondre identité et enfermement. Elle ne choisit pas entre l’Afrique et le monde mais fait entrer l’un dans l’autre.
Troisième palier : New York et le passage à une autre dimension
En 1997, Angélique Kidjo s’installe à New York et là, le changement d’échelle devient évident. Ses albums explorent les liens entre Afrique et diaspora, avec notamment Oremi, Black Ivory Soul et Oyaya!. Sa musique voyage, ses collaborations se multiplient, son nom s’installe durablement sur les scènes internationales, Et quelque part dans cette ascension arrive Agolo. Ce morceau reste, pour moi, une parfaite porte d’entrée vers son univers. Il y a cette musique, bien sûr, mais surtout l’attitude. Cette façon d’occuper l’espace, de faire de la scène un territoire, de porter une esthétique africaine sans avoir l’air de demander à qui que ce soit si elle est suffisamment « universelle ». Elle est africaine, et alors ? Elle danse, chante, impose son rythme et le monde écoute. Puis arrivent les Grammy, elle en a eu 5. Mais réduire Angélique Kidjo à ses trophées serait presque passer à côté du sujet. Son véritable accomplissement se trouve peut-être dans ce qu’elle a réussi à faire entre les récompenses.

Quatrième palier : transformer une carrière en passerelle
Kidjo n’a jamais semblé vouloir grimper seule. Depuis 2002, elle est ambassadrice de bonne volonté de l’UNICEF avec un engagement particulièrement marqué pour les droits des enfants et l’éducation des filles. En 2006, elle fonde également la Batonga Foundation, destinée à soutenir l’éducation, le leadership et l’autonomisation des filles et jeunes femmes en Afrique. Et le nom Batonga raconte déjà une partie de son caractère. Adolescente, Kidjo aurait inventé ce mot pour répondre à ceux qui lui répétaient que les filles n’avaient pas leur place à l’école. Des années plus tard, elle en fait le nom d’une organisation destinée précisément à aider d’autres filles à prendre leur place. La gamine à qui l’on disait de rester à sa place a passé une partie de sa vie à construire des chemins pour que d’autres puissent sortir de la leur. Voilà une ascension qui mérite qu’on s’y attarde.

Cinquième palier : ne pas seulement porter l’Afrique, mais la raconter
C’est probablement ici que le parcours d’Angélique Kidjo devient particulièrement intéressant. Elle n’est pas seulement une artiste africaine qui a réussi à l’international, elle est également devenue une passeuse de mémoire. Son projet Symphonie africaine, conçu avec le producteur et arrangeur Derrick Hodge, en est une parfaite illustration. Le projet fait dialoguer son propre répertoire avec celui de figures majeures du continent et de sa diaspora : Miriam Makeba, Fela Kuti, Youssou N’Dour, Salif Keita, Manu Dibango, Cesária Évora, mais aussi avec une génération plus récente incarnée notamment par Rema, Burna Boy et Yemi Alade. Et là encore, le choix est loin d’être anodin. La musique africaine ne commence pas avec l’Afrobeats. Il y a eu des pionniers, des précurseurs, des artistes qui ont utilisé leur musique pour résister, dénoncer, célébrer, raconter. Puis une nouvelle génération est arrivée, et aujourd’hui, elle reprend le flambeau avec ses propres codes. Symphonie africaine fait justement dialoguer ces temporalités. Le passé n’est pas un musée, il peut devenir une matière pour créer le futur.

2026 : une nouvelle marche et non une ligne d’arrivée
Et voilà qu’arrive 2026, Angélique Kidjo poursuit cette trajectoire avec HOPE, son 18ᵉ album. Un projet nourri par le deuil de sa mère et par une volonté de remettre de l’espoir et de la joie au cœur de sa musique. L’album réunit notamment Pharrell Williams, Quavo, Ayra Starr, Davido, Nile Rodgers, Charlie Wilson et PJ Morton. Même à ce stade de sa carrière, le mouvement continue et c’est peut-être cela qui frappe le plus. À 66 ans, alors qu’elle pourrait largement se contenter de regarder derrière elle et d’additionner les honneurs, Angélique Kidjo continue de créer, de collaborer, de revisiter et de transmettre. Elle ne collectionne pas les sommets mais agrandit l’escalier.

Et maintenant, Hollywood
Le 18 août 2026, cette trajectoire a rencontré l’un des symboles les plus célèbres de l’industrie américaine : le Hollywood Walk of Fame. Une étoile, son nom inscrit au sol et forcément c’est immense. Mais ce qui m’intéresse n’est pas seulement l’étoile mais également ce qu’elle représente. Une artiste née à Ouidah, qui a traversé les continents, conquis les scènes internationales, remporté cinq Grammy Awards et qui, des décennies plus tard, continue de placer l’Afrique au cœur de son travail. En foulant désormais ce boulevard mythique. Angélique Kidjo n’entre pas seulement dans l’histoire de Hollywood, elle y inscrit aussi celle d’une création africaine qui, désormais, n’attend plus la permission d’exister au sommet de la scène mondiale.
L’étoile n’est peut-être pas le sommet. En refaisant le trajet, quelque chose apparaît. Ouidah n’a jamais disparu de sa voix, Paris n’a pas effacé le Bénin, New York n’a pas remplacé l’Afrique, les Grammy n’ont pas clos le chapitre et Hollywood ne le fera probablement pas davantage. Chez Angélique Kidjo, chaque reconnaissance semble fonctionner comme une nouvelle plateforme de lancement. L’étoile n’est donc peut-être pas le sommet mais une marche de plus. On pourrait regarder Angélique Kidjo et ne voir que les récompenses. Elle est surtout une artiste qui a réussi à devenir mondiale sans devenir étrangère à elle-même, une artiste qui peut chanter avec les plus grands, travailler avec un orchestre symphonique, collaborer avec la nouvelle génération de l’Afrobeats et rester cette femme qui fait danser une salle entière avec une énergie presque enfantine. « Agolo, agolo, agolo… », cette petite mélodie est peut-être finalement une assez bonne métaphore de son parcours. Elle revient, monte, recommence, avance, entraîne les autres avec elle. Angélique Kidjo avait six ans lorsqu’elle est montée sur scène pour la première fois, soixante ans plus tard, elle continue de monter. Et peut-être que le plus beau dans cette histoire, n’est pas qu’Hollywood lui offre une étoile, c‘est qu’après toutes ces années, elle n’a toujours pas fini de construire l’escalier.