Du 23 au 30 août 2026, Kigali accueillera le Forum africain de l’économie créative et de l’investissement en abrégé ACEIF. Pour sa nouvelle édition, l’ACEIF veut aller plus loin que les traditionnels discours sur le potentiel culturel du continent. Son ambition est claire : rapprocher créativité, investissement, technologie et territoires pour construire les conditions d’une véritable économie créative africaine.

Il y a quelque chose d’assez paradoxal dans notre manière de parler de la créativité africaine. Nous adorons dire que l’Afrique est talentueuse. Nous célébrons ses musiciens, ses cinéastes, ses stylistes, ses photographes, ses designers, ses artistes et ses entrepreneurs. Nous partageons également leurs œuvres, nous applaudissons leurs succès et lorsqu’ils percent à l’international, nous sommes les premiers à rappeler qu’« ils viennent de chez nous ». Mais lorsqu’il faut parler d’argent, l’enthousiasme devient soudain beaucoup plus timide. Qui finance ? Qui investit ? Qui prend le risque ? Qui construit les infrastructures ? Et surtout : qui considère encore la création comme une véritable industrie ? C’est précisément dans cette zone inconfortable que l’Africa Creative Economy and Investment Forum (ACEIF) veut s’installer. Du 23 au 30 août 2026, Kigali deviendra le point de rencontre de créateurs, entrepreneurs, investisseurs, institutions et décideurs autour d’une question qui paraît simple mais qui ne l’est absolument pas : comment transformer la créativité africaine en véritable moteur économique ?

Cinq ans pour écouter, cinq ans pour construire.
Pour Raoul Mugamba, CEO du Forum, l’édition 2026 ne tombe pas du ciel. Depuis cinq ans, l’ACEIF observe différents marchés africains, confronte les expériences et tente de comprendre ce dont les industries culturelles et créatives ont réellement besoin.
« Chaque année, on essaye de trouver une nouvelle forme pour le forum afin de mieux comprendre les besoins de l’industrie, les politiques nécessaires, les attentes des investisseurs et les solutions adaptées aux créateurs, entrepreneurs et artistes», explique-t-il,
Cette année marque donc un changement d’échelle. Après avoir passé cinq ans à écouter l’écosystème, l’ACEIF veut consacrer les cinq prochaines années à travailler sur son environnement. Et cet environnement a un nom : Nos villes. Et si nos villes devenaient des infrastructures créatives ? C’est probablement l’idée la plus ambitieuse de cette édition. Raoul Mugamba veut:
« repenser nos villes comme des villes créatives en les pensant ainsi, construire des villes futures où l’art, la culture, et la créativité seront au centre de ces villes pour une meilleurs société, ou les gens veulent vivre, en harmonie, instruit, aux valeurs africaines, etc. ».
Dans cette optique les villes ne sont plus considérées comme les lieux où l’on organise des festivals et autres mais des lieux où l’art, la culture et la créativité participent directement à la manière dont on pense le territoire, l’économie et même la qualité de vie.
« L’art, la culture et la créativité seront au centre de ces villes avec l’ambition de construire des environnements plus favorables aux gouvernements, au secteur privé, aux acteurs des ICC et aux investisseurs. », ajoute-t-il.
Et là, le sujet devient particulièrement intéressant. Nous ne parlons plus seulement de financer des artistes mais également des studios, des laboratoires, d’espaces de formation, des lieux de production, des marchés, des plateformes, des mobilités et d’infrastructures. En somme, on ne demande plus seulement au créateur d’être talentueux mais on commence à se demander dans quelle ville il va pouvoir transformer ce talent en métier.

Les créateurs ne demandent pas seulement des applaudissements
L’autre combat de l’ACEIF est presque culturel avant même d’être financier : celui de changer le regard porté sur les ICC. Raoul Mugamba résume la situation sans détour :
« La première chose qu’on a fait, c’était de sortir les ICC de l’idée qu’elles ne seraient que du divertissement, de la charité ou des secteurs à financer à travers la RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises.»
Et c’est peut-être là que se joue une partie du problème africain.
Nous avons pris l’habitude de financer la culture comme on finance une bonne cause. Un sponsor ici, une subvention là, un partenariat de visibilité ou même encore un logo sur une affiche. Mais investir dans une industrie suppose une autre conversation. Il faut parler de marché, de propriété intellectuelle, de modèles économiques, de croissance, de rentabilité et de retour sur investissement. C’est justement cette conversation que l’ACEIF cherche à provoquer en mettant autour de la même table les créateurs, les investisseurs, les institutions financières, les pouvoirs publics et le secteur privé. Et franchement, il était temps.

Le problème n’est peut-être pas seulement l’argent
L’argent reste évidemment au cœur de la question. Mais l’ACEIF veut aller plus loin que la traditionnelle recherche de financement. L’enjeu est également d’imaginer des mécanismes adaptés à des entreprises dont les principaux actifs peuvent être une propriété intellectuelle, un prototype, des données, une communauté ou un potentiel de croissance.
Le Forum explore ainsi différents modèles. Du financement patient à la prise de participation avec l’idée de faciliter l’accès au capital pour des créateurs qui ne correspondent pas forcément aux critères classiques des institutions financières. Parce qu’une entreprise créative ne possède pas toujours un immeuble à mettre en garantie mais quelque chose de beaucoup moins visible et potentiellement beaucoup plus puissant : une idée capable de devenir une marque, un catalogue, une franchise ou un marché.

L’IA : accélérateur, pas remplaçant
Impossible évidemment de parler de l’économie créative en 2026 sans parler d’intelligence artificielle. Pour Raoul Mugamba, la question n’est désormais plus vraiment de savoir s’il faut utiliser ces technologies. La vraie question est de savoir comment les utiliser intelligemment pour accélérer la création, accéder à de nouveaux marchés et faciliter la monétisation ? Mais il pose une limite qui mérite d’être retenue dans une époque où l’on veut parfois faire croire qu’un bon prompt peut remplacer un métier. Pour lui :
« L’utilisation de ces moyens tech ne doit, en aucun cas, remplacer l’humain. »
Le pari de l’ACEIF est donc celui d’un mariage entre technologie et créativité humaine. Et pour les créateurs africains, ce mariage pourrait surtout devenir un moyen de réduire certaines barrières historiques comme produire plus facilement, accéder à des marchés éloignés et monétiser autrement.

Kigali, plus qu’un décor
Le choix de Kigali prend alors tout son sens. Le Rwanda est présenté par les organisateurs comme un environnement capable d’accueillir cette expérimentation, notamment grâce à son écosystème favorable aux startups et aux entrepreneurs. Pour Mugamba,
« le Rwanda te donne une chance de créer et d’y croire ».
L’ACEIF veut donc faire de Kigali plus qu’une ville hôte mais un terrain d’expérimentation. Un endroit où l’on peut réfléchir de ce que serait une ville africaine capable de faire de la créativité un véritable levier économique.
Le vrai rendez-vous sera peut-être après le Forum
C’est ici que mon enthousiasme doit malgré tout laisser un peu de place au scepticisme. Il faut l’avouer l’idée est séduisante, très séduisante même. Des villes créatives, des financements adaptés, des investisseurs autour d’une table, des infrastructures, des talents mieux accompagnés, des technologies au service de la création, des marchés internationaux et bien d’autres. Mais une question demeure : que restera-t-il lorsque Kigali aura rendu ses badges et refermé ses salles de conférence ? C’est probablement là que l’ACEIF devra être jugé. Pas uniquement sur le nombre de participants ni seulement sur la qualité des panels mais également sur les projets financés, les entreprises accompagnées, les infrastructures créées, les marchés ouverts et les mécanismes réellement mis en place. Parce que l’Afrique n’a pas besoin d’un énième rendez-vous où l’on répète qu’elle est pleine de talents. Elle le sait déjà. Ce qu’elle doit maintenant apprendre à construire, c’est tout ce qui permet à ses talents de devenir des industries. Et c’est peut-être finalement cela, la vraie promesse de l’ACEIF 2026 : passer de l’Afrique créative que l’on admire à l’Afrique créative dans laquelle on investit.
Au-delà des débats et des stratégies, l’ACEIF 2026 lance une invitation simple mais puissante : celle de croire en la valeur réelle de nos imaginaires. Rapprocher les créateurs, les investisseurs et les territoires, c’est dessiner les contours d’une Afrique sûre de sa voix et de ses moyens. Le rendez-vous est pris du 23 au 30 août à Kigali, non pas seulement pour célébrer ce que l’Afrique crée, mais pour bâtir ensemble tout ce qu’elle peut accomplir.