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Ba Kobhio : Le procès de nos hommages tardifs

Le « Baobab » est tombé ce 12 mai 2026, et avec lui, une part monumentale de l’histoire du 7e art continental. Mais alors que les hommages inondent la toile, une question amère s’impose : pourquoi attendons-nous le silence d’une icône pour enfin mesurer l’écho de son œuvre ? De Sango Malo à la création des Écrans Noirs et de l’ISCAC, Basseck Ba Kobhio n’était pas qu’un cinéaste, c’était un architecte d’écosystème. Entre nécrologie et procès d’une valorisation culturelle défaillante, Le Labo de Jami analyse l’héritage d’un homme qui a passé sa vie à arroser un désert, tout en nous mettant face à nos propres responsabilités stratégiques.

Basseck Ba Kobhio : Le procès de nos hommages tardifs
hommage fait par l’équipe des écrans noirs

Comme à mon habitude, je me réveille toute joyeuse, je décide de faire un tour sur les réseaux sociaux et là, je tombe sur une photo où il est écrit RIP Bassek Ba Kobhio, et là mon sang se glace. Il y a des personnes que l’on voit comme des immortelles et à aucun moment tu ne penses à la mort. J’étais pétrifiée, sans voix, sous le choc. Je prends un moment de respiration, je continue à scroller et, comme d’habitude, les hommages pleuvent. Les « grand homme », les « visionnaire », les « père du cinéma africain » s’enchaînent sur les réseaux sociaux avec cette régularité qui donne envie de vomir ; pas parce qu’ils sont faux, mais parce qu’ils arrivent trop tard. Bassek Ba Kobhio avait 69 ans. Il préparait la 30e édition des Écrans Noirs avec enthousiasme, selon ses proches. Un homme qui court encore après ses rêves à 69 ans. Et on attend qu’il soit mort pour lui dire qu’il comptait. Je ne veux pas faire une nécrologie de plus. Je veux faire un procès. Un procès de notre manière de valoriser, ou plutôt de ne pas valoriser, nos icônes culturelles et Basseck Ba Kobhio est le cas d’école parfait, douloureux et révélateur.

Les œuvres cinématographiques de Basseck Ba Kobhio
affiche du film Sango Malo

Quatre films, trente ans et une Afrique debout.

Commençons par les faits, parce que beaucoup de ceux qui le pleurent aujourd’hui seraient incapables de citer plus d’un titre de sa filmographie. Bassek Ba Kobhio n’est pas venu au cinéma par hasard et surtout pas les mains vides. Sociologue, philosophe et écrivain, il publie « Les Eaux qui débordent » en 1984 et « Cameroun, la fin du maquis ? » en 1986 avant de toucher une caméra. Quand il dit que Sembène Ousmane est « celui qui l’a emmené véritablement dans le cinéma », on comprend tout. Il vient d’une tradition où l’art est d’abord une pensée, pas un produit. En trente ans de carrière, il n’a signé que quatre longs métrages. Certains diraient « seulement », et moi je dis : chaque film pesait le poids d’un manifeste. « Sango Malo » (1991) pose la question de l’éducation postcoloniale depuis un village camerounais et finit à Cannes. « Le Grand Blanc de Lambaréné » (1994) démythifie Albert Schweitzer depuis les rives du Gabon, avec une lucidité qui fait encore mal aujourd’hui. « Le Silence de la Forêt » (2003), co-réalisé avec le Centrafricain Didier Ouénangaré, devient le premier film de l’histoire de la République Centrafricaine et retourne à Cannes. Et enfin « Gouverneurs de la Rosée » (2018), son ultime film, adapte un roman haïtien pour dire que l’Afrique ne s’arrête pas à ses frontières. Deux présences à Cannes, un premier film centrafricain, un regard africain pionnier sur la colonisation humanitaire. Quatre films, un seul cap tenu : raconter l’Afrique depuis l’intérieur, sans permission, sans compromis.

📎 Retrouvez la fiche complète de chaque œuvre dans l’encadré dédié ci-joint. les oeuvres de Bassek Ba Kobhio

Basseck Ba Kobhio : Le procès de nos hommages tardifs
affiche officielle des écrans noirs 2026

Les Écrans Noirs : quand un homme construit une maison pour les autres

En 1997, Ba Kobhio fait quelque chose que les cinéastes ne font généralement pas : il arrête de ne penser qu’à ses films. Il crée le festival Écrans Noirs à Yaoundé. À cette époque, il n’y a presque pas de cinéastes camerounais. Il crée le festival dans un désert. Il arrose ce désert pendant vingt-neuf ans, édition après édition, avec peu de moyens et beaucoup de conviction. Ce que les Écrans Noirs ont construit en trois décennies est vertigineux : 44 pays représentés depuis 1997, un festival de 8 jours avec compétitions, colloques internationaux, marché du film, résidences d’écriture et espaces enfants, des décentralisations permanentes à Douala et ponctuelles jusqu’à Bangui et Brazzaville, une Caravane ciblant 80 communes camerounaises chaque année. Et surtout, la pièce maîtresse : l’ISCAC, Institut Supérieur de Formation aux Métiers du Cinéma et de l’Audiovisuel de l’Afrique Centrale. Ouvert en 2021. Première école de cinéma de haut niveau en Afrique Centrale reconnue par l’État camerounais, sous tutelle de l’Université de Maroua, délivrant des Licences et des Masters. Un homme, un festival, une école et un écosystème entier. Ce modèle a survécu à ce que le cinéma africain rencontre systématiquement : sous-financement chronique, absence de salles, piratage massif. Sa longévité est en elle-même une victoire. Personne ne parle assez de ça.

Les œuvres cinématographiques de Basseck Ba Kobhio
Bassek Ba Kobhio

Le procès

Après avoir posé les faits, place au sujet principal. Bassek Ba Kobhio avait deux films à Cannes, fondé l’une des plus grandes infrastructures cinématographiques d’Afrique Centrale, formé une génération entière de cinéastes, produit le premier film de l’histoire centrafricaine, écrit des livres, créé une maison d’édition, figuré dans le Dictionnaire des Personnalités Célèbres du Monde Négro-Africain et dans le Dictionnaire des Cinémas d’Afrique. En 2009, Jeune Afrique le comptait parmi les cinquante personnalités qui font le Cameroun. Et pourtant, demandez autour de vous. Demandez à dix Camerounais de moins de 35 ans qui est Basseck Ba Kobhio. Demandez-leur de citer un de ses films. Demandez-leur si Sango Malo est disponible en streaming et observez le silence. Ce silence ne parle pas de Ba Kobhio mais de nous.

Basseck Ba Kobhio : Le procès de nos hommages tardifs
Bassek Ba Kobhio :

Apprendre à valoriser nos icônes de vivant : un impératif stratégique

Je vais être direct. La mort de Bassek Ba Kobhio pose une question que je ne veux plus éviter. Combien d’artistes, de cinéastes, de créateurs camerounais vivent aujourd’hui dans une précarité indigne de leur contribution ? Valoriser une icône de vivant, ce n’est pas lui faire un portrait dans un magazine une fois tous les trois ans. C’est : lui garantir des financements structurels, un fonds de soutien au cinéma national, pérenne, doté, transparent. C’est également intégrer son œuvre dans les programmes scolaires. Sango Malo devrait être vu par chaque lycéen camerounais. Pas comme un devoir, mais comme un privilège. C’est l’inscrire, lui et ses œuvres, dans le patrimoine culturel camerounais, etc. Si l’on ne fait pas ce travail, l’homme meurt, et on se demande soudainement qui va continuer son œuvre. « La question de la direction d’Écrans Noirs et de la continuité du festival devient centrale ». Oui. Et cette question aurait dû être résolue pendant qu’il était encore là pour transmettre.

Nous devons arrêter d’attendre la mort pour distribuer les couronnes. Aller voir le cinéma africain en salle mais également les acheter. Exiger de nos gouvernements qu’ils financent nos industries créatives avec le même sérieux qu’ils financent les routes. Parce qu’une route mène quelque part, mais une culture dit qui on est quand on arrive.

Bassek Ba Kobhio a construit une route. Avec ses mains, ses films, son festival, son école. Il nous a dit qui on était. Il nous a montré comment se regarder sans honte et sans nostalgie. La moindre des choses, maintenant qu’il est parti, c’est de continuer à suivre ses pas.

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