Entre héritage ancestral et stratégie bien huilée, le conteur sénégalais Dr Massamba GUEYE ne raconte pas juste des histoires. Il vend une expérience, impose un statut et redonne au conte ses lettres de noblesse

L’Héritier du Souffle : des racines bien plantées, une vision très claire
Il y a ceux qui héritent d’une tradition et ceux qui décident d’en faire un système. Né au Sénégal, Dr Massamba GUEYE appartient à cette deuxième catégorie. Il est héritier d’une tradition orale mais surtout architecte d’un repositionnement culturel assumé. Depuis la fin des années 90, il ne se contente pas de conter : il structure, il organise, il professionnalise. Là où beaucoup voyaient un art « naturel» , lui, en a posé un cadre. Et c’est exactement ce qui change tout. Parce qu’à force de rigueur, le conteur n’est plus ce personnage qu’on écoute distraitement sous un arbre. Il devient un professionnel, un acteur économique quelqu’un qui facture et surtout quelqu’un qu’on respecte.

L’Équilibre du funambule : l’adaptation du conte
Chez Massamba, il y a une règle qui peut surprendre : on ne touche pas au fond. Le conte reste le conte intouchable et sacré. Mais tout est permis au niveau de la forme. des rue en passant par la radio, la télévision et même WhatsApp, tout est possible. Parce que le vrai enjeu n’est plus seulement ce que tu racontes, mais comment tu le fais vivre selon l’espace où tu le poses. Et c’est là que beaucoup échouent. Massamba, lui, a compris une chose essentielle : aujourd’hui, ce n’est pas l’histoire qui capte mais la manière de la livrer. Le rythme, le silence, la proximité, la tension, le conte devient alors presque une mise en scène invisible.

La science du flow : quand conter devient une mécanique de précision
On a l’habitude de romantiser le conte avec l’improvisation le talent brut ou le don naturel. Massamba casse un peu ce mythe. Chez lui, tout est technique. Respiration contrôlée, silences calculés, attaques de mots millimétrées. Il parle d’occlusives, de fricatives, de placement de langue comme un ingénieur du son coincé dans le corps d’un griot. Dit comme ça, ça peut sembler froid. Mais en réalité, c’est exactement ce qui crée la magie. Parce que derrière chaque frisson dans le public, il y a un choix. Derrière chaque rire, une mécanique et derrière chaque silence, une stratégie. Le conteur, chez lui, n’est pas un amuseur. C’est un instrumentiste. Et sa voix n’est pas laissée au hasard.

Business & dignité : le conte n’est plus gratuit et ça dérange
Des millions de francs par prestation. Oui, ça fait réagir. Et c’est précisément le but. Pendant longtemps, le conteur africain a été toléré, applaudi mais rarement valorisé, presque décoratif et invisible dans l’économie réelle. Massamba et les siens ont décidé de changer les règles. Ils ont imposé des tarifs, investi dans les plateaux télé, créé de la rareté et surtout refusé de jouer gratuitement pour la visibilité. Les résultats ne se font pas attendre. Des maisons construites, des centres culturels financés et des marques qui commencent à comprendre que s’associer au conte, ce n’est plus folklorique mais stratégique. Comme quoi, parfois, la dignité commence par un devis.

L’Afrique comme terrain de jeu : entre SINAC et intelligence artificielle
De passage au Salon International de l’Audiovisuel du Cameroun, Dr Massamba ne vient pas vendre du rêve. Il vient poser une vision. Pour lui, l’Afrique a déjà ce que le monde cherche : des histoires, des mythes, une matière première culturelle brute. Le problème n’est pas le contenu mais l’exploitation. Intégrer le conte dans les industries créatives, ce n’est pas un retour en arrière mais une montée en gamme. Quant à l’intelligence artificielle ? Pas de panique. Pour Massamba, ce n’est qu’un outil de plus, un support et pas un remplaçant. Parce qu’au bout du compte, aucune machine ne peut recréer ce petit frisson très humain quand quelqu’un te raconte une histoire et que, sans t’en rendre compte, tu arrêtes de respirer.
Avant de partir, il lâche une phrase simple. Presque banale. Mais terriblement juste : « Un seul bras ne fait pas de bruit ». Dans un secteur où chacun veut briller vite, fort, seul, le rappel est presque nécessaire. Créer, oui! réussir, peut-être! Mais construire quelque chose qui dure ? Jamais en solo. Et ça, visiblement, il l’a compris bien avant tout le monde.