Cabinet du Sciençage : L’hommage immersif de Hens à Corry Denguemo
Certaines soirées se racontent difficilement parce qu’elles ne reposent pas uniquement sur ce qui s’est passé, mais sur ce qu’elles ont laissé derrière elles. Le samedi 6 juin, en franchissant pour la première fois les portes du Cabinet du Sciençage à Yaoundé, je pensais assister à un spectacle. J’en suis ressortie avec bien plus que cela : des images, des émotions, des questions, et un nom qui a résonné toute la soirée comme une prière. Corry.

Tout commence quelques jours plus tôt lorsque l’artiste musicien Orion Jaeb me parle du Cabinet du Sciençage. Je n’avais jamais entendu parler de cet espace culturel installé à Yaoundé. Curieuse de nature et toujours à l’affût des initiatives qui font vivre la culture autrement, j’accepte son invitation à découvrir Art’péro, une expérience artistique immersive construite autour de l’album Corry de Hens, sorti le 1er mai dernier. Découvrir un nouveau lieu culturel, assister à un spectacle et passer une belle soirée constituaient trois excellentes raisons de faire le déplacement.

Le Cabinet du Sciençage, là où l’on prend le temps de penser
Direction l’Avenue Germaine. Trouver l’endroit n’a pas été la partie la plus simple de l’aventure et heureusement, mon GPS a décidé de collaborer. Mais une fois arrivée, je comprends rapidement pourquoi ceux qui connaissent le lieu en parlent avec autant d’enthousiasme. Le Cabinet du Sciençage n’est pas une simple salle de spectacle, c’est un laboratoire vivant, un espace où l’on réfléchit autant que l’on crée.
D’ailleurs, « sciencer » est un terme utilisé par les membres du cabinet pour désigner l’acte de réfléchir, de questionner et de construire ensemble. Une philosophie qui traverse l’ensemble de leurs activités, qu’il s’agisse de l’accompagnement des jeunes, des ateliers artistiques, des rencontres culturelles, des résidences créatives ou encore des événements immersifs. Dans une époque où l’on consomme tout très vite, le Cabinet du Sciençage semble défendre une autre idée de la culture. Une culture qui prend son temps, qui forme et interroge. Cette philosophie se ressent dès les premiers pas dans le lieu.

Entrer dans l’univers de Corry
Avant même le début du spectacle, quelque chose se passe. On n’entre pas simplement dans un espace, mais dans un univers. La cour est transformée. Une immense structure tissée à partir de cordes accueille les visiteurs. Impossible de savoir immédiatement ce qu’elle représente. Un arbre ? Des racines ? Une toile ? Peut-être un peu tout cela à la fois. Au sol, de la terre, des installations et des symboles se côtoient, et chaque élément semble raconter quelque chose.

À l’intérieur, une autre œuvre attire immédiatement le regard : un arbre monumental suspendu dont les fruits tombent vers le bas, comme si le ciel déposait sa mémoire sur la terre. À ses pieds, des bougies, des flammes discrètes et des lumières de souvenir brillent comme un autel dressé pour quelqu’un qui n’est plus là mais dont la présence continue de traverser les lieux.

Plus loin, une projection vidéo retrace l’univers de Corry, son parcours et son héritage musical. On comprend alors que la soirée qui s’annonce n’est pas seulement un spectacle mais un hommage.

Corry, la mère spirituelle
Pour comprendre le spectacle « La fête de l’art », il faut comprendre Corry. Corry Denguemo, figure emblématique du groupe Macase, n’était pas seulement une artiste admirée par Hen’s, elle était sa mère spirituelle. Dans plusieurs témoignages, le chanteur raconte comment leur rencontre a bouleversé son rapport à la musique. Lui, qui rêvait de devenir une star à l’américaine, chantant exclusivement en anglais, découvre grâce à Corry la richesse de ses propres racines culturelles. Elle l’encourage à embrasser son identité, sa langue et son héritage. Une rencontre qui changera profondément sa trajectoire artistique.
Lorsque Corry disparaît brutalement, Hen’s perd bien plus qu’une collaboratrice, il perd un guide, une présence, une voix. L’album Corry est né de cette absence. Toutes les chansons ou presque ont été composées de son vivant, et porter son nom était une évidence, une manière de prolonger la conversation.

Hens et les artistes sur scène lors de la performance immersive de l’album Corry
Quand la scène devient mémoire
À 18 heures, le spectacle commence. Enfin, spectacle n’est peut-être pas le mot le plus juste. Ce qui se déroule sous nos yeux ressemble davantage à une cérémonie artistique. Une traversée de plus d’une heure durant laquelle théâtre, musique, danse et performance dialoguent sans cesse. Sur scène, Hen’s est entouré de plusieurs artistes dont le collectif Mapogo, Breezy, Enko 31, Afr’Queen, Nefera, Hanaé, Orion Jaeb et La Kween. Tous participent à la construction de ce récit collectif, où chaque apparition ajoute une nouvelle émotion et chaque tableau raconte une nouvelle facette de l’histoire.

La mise en scène imaginée par AREM, directeur artistique de l’événement, repose sur deux fils narratifs. Le premier interroge notre rapport aux légendes disparues. Pourquoi attendons-nous souvent qu’elles ne soient plus là pour leur rendre hommage ? Pourquoi certaines figures majeures de notre patrimoine culturel disparaissent-elles dans un silence presque gênant ? Le second fil narratif suit le parcours émotionnel de l’album Corry, comme l’appel d’un fils vers une mère devenue inaccessible. Les deux récits finissent par se rejoindre, et c’est là que la magie opère.

Une montagne russe émotionnelle
Je suis passée par plusieurs états : le rire, la nostalgie, la tristesse et l’émerveillement. Par moments, j’avais l’impression de regarder un spectacle, à d’autres, j’avais plutôt l’impression de le vivre. Certaines scènes étaient d’une puissance visuelle remarquable tandis que d’autres touchaient simplement par leur sincérité. Les danseurs, les comédiens et les musiciens semblaient tous porter la même mission, celle de faire exister Corry une dernière fois devant nous, le temps d’une soirée, le temps d’un souvenir, le temps d’un hommage.

Le seul regret
S’il fallait relever un point à améliorer, ce serait sans doute l’accueil du public durant la représentation. L’affluence était importante et les places assises insuffisantes, ce qui a obligé une grande partie des spectateurs à rester debout pendant toute la durée du spectacle. Pour certains, notamment les femmes venues en talons, l’exercice a parfois été éprouvant. C’est une petite ombre dans une soirée qui, par ailleurs, a démontré un réel souci du détail et de l’expérience artistique.
En quittant le Cabinet du Sciençage, je me suis demandé combien d’espaces comme celui-ci existent encore au Cameroun. Des lieux qui ne cherchent pas seulement à divertir, des lieux qui prennent le risque de faire réfléchir, des lieux qui utilisent l’art pour raconter qui nous sommes. Art’péro n’était pas simplement une représentation de l’album Corry, c’était également une réflexion sur la transmission, la mémoire sur nos héritages, et sur ces artistes qui continuent de vivre à travers les œuvres qu’ils ont laissées derrière eux. Pendant quelques heures, au Cabinet du Sciençage, Corry n’était plus une absence, elle était une présence, une voix, une parole. Car au début était la parole, et la parole était Corry.