Derrière l’artiste flamboyante qui a illuminé la scène de l’Escale Bantoo 2026, se cache une trajectoire faite de doutes, de silences et de combats intimes. Quelques heures après avoir décroché le prestigieux Grand Prix Visa For Music, Fanta Bourné s’est confiée à notre micro. Loin des paillettes et du triomphalisme, rencontre avec une femme habitée par sa culture, une survivante qui avance avec la force tranquille de celles qui savent enfin pourquoi elles se battent.

Quand elle est montée sur la scène de l’Escale Bantoo le 30 Juin dernier, tout semblait évident. La présence, la voix l’assurance, le charisme, la foule était debout et vibrant au rythme du tradi-moderne, plus précisément l’Afro-Boloum. Sa victoire du Grand Prix Visa For Music 2026 n’était pas une surprise. Et pourtant, quelques heures après cette victoire, en face de moi, je découvre une femme qui semble ne pas encore réaliser ce qui vient de lui arriver. Pas d’euphorie, ni de discours de star, juste une artiste calme, réservée, presque surprise de se retrouver là.
« Je suis la même », me confie-t-elle avec un sourire timide. « Je me sens bien. Je me sens rassurée pour la suite. »
Et lorsqu’on lui demande si elle s’attendait à gagner, la réponse tombe immédiatement :
« Non. Je suis venue représenter ma culture, faire mon show et donner le meilleur de moi-même. »
Cette humilité résume assez bien la femme que j’ai rencontrée.

Une artiste née: Fanta Bourné
Chez beaucoup d’artistes, le nom de scène est un personnage mais chez elle c’est tout le contraire, Fanta Bourné est son vrai nom. Et elle a choisi de le conserver par fidélité, par héritage et par amour.
« Je voulais faire honneur à mon père décédé il y a deux ans. Je voulais que son nom continue à vivre. »
Une phrase simple mais qui en dit long, car derrière la chanteuse se cache aussi une conteuse, une comédienne et une femme profondément attachée à ses racines. Originaire du Mayo Kani (Kaelé), elle a grandi entre plusieurs villes du Cameroun comme Yaoundé, Bafoussam, Bertoua, Garoua etc au gré des affectations de son père, gendarme. Une enfance en mouvement qui lui a permis de découvrir plusieurs réalités du pays.

Une carrière qui n’aurait jamais dû exister
Le plus étonnant dans son histoire est peut-être que rien ne la destinait à la musique. Personne n’était musicien dans sa famille. Elle-même refusait l’idée de chanter, elle se confit:
« On me disait souvent d’essayer mais je répondais toujours : non, ce n’est pas pour moi. »
Puis un jour, tout bascule. À l’hôtel Benoué de Garoua, le regretté ZOZABE Ezai l’entend chanter. Il lui demande de revenir encore et encore, jusqu’à ce qu’elle finisse par accepter.
« Il m’a dit : tu as une belle voix. »
Parfois, une carrière commence par une seule personne qui croit en vous.

La femme qui a failli abandonner
L’image est difficile à imaginer aujourd’hui mais Fanta Bourné a déjà quitté complètement la musique pendant plusieurs années. Les difficultés, le manque de reconnaissance, les remarques, les découragements, le sentiment d’avancer sans résultat, tout cela finit par la pousser à abandonner.
« J’avais arrêté pendant trois ans. Je ne voulais plus entendre parler de musique. »
Puis un ami d’enfance lui pose une question toute simple : Quel est ton projet de vie ? Cette question va tout changer. Il lui lance alors un défi : déposer un projet à l’Alliance Française de Garoua avant de décider définitivement d’arrêter. Elle accepte, le projet est retenu, et la machine redémarre. Aujourd’hui encore, elle parle avec émotion de cette période et ne cesse de tarir d’éloges à Madame Hyacinthe PORCHER, directrice de l’Alliance Française .
» l’Alliance Française de Garoua a beaucoup participé à ma carrière, elle participe également à la carrière de plusieurs autres personne. Depuis l’arrivée Hyacinthe PORCHER à la tête de l’Alliance, les choses se sont beaucoup améliorées. c’est la maman des artistes. elle adore les femmes et n’hésite pas à aider. »
Et si la victoire d’Escale Bantoo était également la victoire de la jeune femme qui avait failli tout abandonner?

Porter la voix des femmes
Si son spectacle a autant marqué le public, c’est aussi parce que ses chansons parlent de sujets qui la touchent profondément. Les violences sexuelles, féminicides, mariages précoces , l’excision, la scolarisation des jeunes filles, la condition des veuves, l’autonomisation des femmes. Pour elle, la musique n’est pas seulement un divertissement c’est aussi un outil de sensibilisation.
« Je milite pour la cause des femmes. »
Mais son engagement va plus loin. Elle insiste également sur un sujet rarement abordé : l’éducation des garçons.
« Une femme épanouie demain passe aussi par l’éducation des garçons aujourd’hui. »
Une réflexion qui mérite d’être entendue.

Dans cinq ans, parmi les grandes voix du Cameroun
Malgré sa victoire, Fanta Bourné garde les pieds sur terre. Mais lorsqu’on lui demande où elle se voit dans cinq ans, sa réponse est étonnamment claire:
« Dans cinq ans, je pense que je ferai partie des dix meilleurs artistes du Cameroun. »
Une déclaration qui pourrait paraître audacieuse si elle n’était pas portée avec autant de calme. Car derrière cette confiance nouvelle se cache un long chemin de doutes. Pendant des années, elle a entendu que ce qu’elle faisait ne valait rien, que la musique n’était pas un métier, qu’elle n’irait nulle part. Aujourd’hui, sa victoire à Escale Bantoo ressemble aussi à une revanche silencieuse sur toutes ces voix qui l’ont poussée à douter d’elle-même.
« J’ai douté, j’ai abandonné, puis j’ai repris et maintenant, je représente toute une culture. »
Pour elle, le Grand Prix Visa For Music n’est pas une arrivée mais un point de départ, une responsabilité supplémentaire, une invitation à porter encore plus haut les couleurs du peuple moundang et de tout le Septentrion camerounais.

Les rêves d’une petite fille devenue artiste
Quand elle parle de ses inspirations, ses yeux s’illuminent. Petite, elle transformait déjà les manches à balai en guitare imaginaire. Et il y avait un artiste qui occupait une place particulière dans ses rêves : le regretté Jacob Desvarieux.
« Quand j’étais à la maternelle, je prenais le manche du balai comme une guitare et je dansais sur ses chansons. J’aurais aimé collaborer avec lui. »
Le destin en a décidé autrement. Mais d’autres rêves demeurent. Parmi eux, une collaboration avec Mounira Mitchala, l’icône tchadienne qu’elle admire profondément. Un souhait qui n’a rien d’impossible lorsque l’on sait qu’elles ont déjà partagé un bout d’histoire ensemble.
« J’ai été sa choriste à N’Djamena. »
Comme un clin d’œil du destin.

« Il n’y a pas de Fanta facile »
Au cours de nos échanges, elle me raconte l’origine de cette phrase qui semble résumer toute son existence. À sa naissance, sa tante aurait déposé trois gouttes d’eau sur sa langue avant de prononcer ces mots : « Fanta Makouala Ngue. » Une expression moundang qui signifie : « Il n’y a pas de Fanta facile. » À cet instant, je comprends pourquoi cette artiste m’a autant marquée. Toute son histoire semble confirmer cette prophétie. Les doutes, les échecs, les abandons, les retours, les combats, les sacrifices, rien n’a été facile et pourtant elle est là, debout et plus forte.

Un message à la Fanta d’il y a cinq ans
Avant de nous quitter, je lui demande ce qu’elle dirait à la jeune femme qu’elle était il y a cinq ans. Sa réponse est probablement le plus beau résumé de son parcours.
« Ne t’inquiète pas. Les années ont été difficiles. On a persévéré, trébuché, déprimé. On s’est relevé, le chemin n’a pas été facile. On a marché sur des braises, traversé des déceptions mais Escale Bantoo nous a donné le Visa For Music et nous sommes prêtes maintenant. »
« Je n’oublie pas la Fanta d’il y a cinq ans parce que c’est elle qui a forgé la Fanta d’aujourd’hui. »
Une phrase qui résume parfaitement cette rencontre. Car, derrière la gagnante du Grand Prix Visa For Music, j’ai surtout découvert une femme qui n’a jamais cessé de se battre contre ses propres doutes. Et parfois, les plus belles victoires sont celles qui commencent bien avant les applaudissements.