Entre pitchs, réseautage et showcases, la deuxième journée du salon a confirmé une chose : Escale Bantoo ne veut plus seulement faire entendre des artistes. Le salon veut désormais connecter des écosystèmes.

La deuxième journée du Salon de l’Escale Bantoo avait un autre rythme, moins cérémonieuse que l’ouverture, plus dense et plus professionnelle aussi. Cette fois, direction le siège de l’UNESCO pour l’un des moments les plus attendus de cette 8e édition : la session de pitchs dédiée aux jeunes porteurs de projets culturels. Dans les couloirs, entre les badges, les salutations rapides et les discussions improvisées entre artistes, producteurs et opérateurs culturels, une impression revenait constamment : ici, on ne venait plus seulement parler d’art mais de structuration.

Des projets encore jeunes mais loin d’être naïfs
La session de pitchs a permis à plusieurs jeunes opérateurs culturels de présenter leurs projets devant des professionnels, décideurs et experts des industries culturelles. C’était probablement l’un des moments les plus intéressants du salon jusque-là, parce qu’on y a vu autre chose que de simples idées créatives. On y a vu de véritables visions, des projets qui essaient de répondre à des problématiques sociales, culturelles ou structurelles à travers l’art, la musique et les industries créatives.
Parmi eux, le projet FATHEGA, porté par Queen Naathal, est construit autour d’un sujet encore largement tabou dans beaucoup de sociétés africaines : la santé mentale. À travers l’art-thérapie, le festival cherche à démystifier les troubles psychologiques et à créer des espaces de guérison par l’expression artistique. Il s’agit d’un positionnement rare dans un environnement culturel où les questions psychiques restent encore entourées de silence ou d’incompréhensions.
Autre proposition remarquée, les Ranga Awards de la musicienne tchadienne Mounira Mitchala, proposent une plateforme pensée pour valoriser et professionnaliser les artistes africains, avec l’ambition claire de créer au Tchad un espace de reconnaissance culturelle à portée panafricaine. Dans un élan similaire, le Tchad Talent Lab porté par Clémence Noudideny Ndanghai a été imaginé comme un dispositif d’accompagnement et de diffusion des talents artistiques tchadiens.
Dans un autre registre, le Festival Odivo a retenu l’attention grâce à son ambition de préserver les langues et mémoires africaines à travers un travail de sensibilisation culturelle. Il en va de même pour le Mbole Mboa Challenge de Fotso Ferdinand, pensé pour former, encadrer et structurer les artistes Mbole, aujourd’hui considérés par beaucoup comme l’un des courants musicaux les plus populaires du Cameroun actuel et bien d’autres.

Le talent seul ne suffit plus
Cette volonté de professionnalisation était d’ailleurs au cœur des échanges. Le réalisateur et producteur cinématographique Franck Olivier Ndema a notamment insisté sur l’évolution de la manière dont les artistes présentent désormais leurs projets. Selon lui, cette nouvelle dynamique mise en place par le salon vise aussi à mieux encadrer les porteurs de projets culturels.
« On a constaté qu’ils étaient restés un peu dans l’ancien système de pitchs, où ça parlait beaucoup sans visuels, sans schémas, sans véritable développement du projet. »
Pour lui, cette évolution vers des présentations plus structurées et professionnelles devient indispensable si les artistes veulent convaincre investisseurs, partenaires ou décideurs culturels. Même s’il estime que tous les projets ne sont pas encore totalement aboutis, il reconnaît tout de même une progression encourageante, précisant que parmi les dossiers reçus, trois ou quatre étaient déjà bien encadrés et présentaient leurs pitchs comme il fallait. Derrière cette remarque se cache finalement une réalité importante : beaucoup de créateurs africains ont le talent, parfois même des idées puissantes, mais manquent encore des outils professionnels nécessaires pour transformer leurs visions en projets durables.

Un salon ou un marché culturel international ?
Du côté de la délégation tchadienne, le constat est similaire. Abdel Kader, directeur fondateur de Eltchado, parle même d’un véritable marché international. Pour lui, la journée a surtout permis de créer des collaborations concrètes entre acteurs culturels camerounais et tchadiens.
« Les pitchs ont permis de nouer d’autres collaborations et d’autres partenariats. »
Il insiste également sur un point essentiel : les projets culturels africains doivent désormais penser au-delà des frontières nationales. Il considère qu’il va falloir élargir ces projets à toute la sous-région, penser au Gabon, à la RCA et à d’autres pays pour que ces réseaux deviennent plus panafricains que locaux. C’est probablement l’une des idées les plus fortes de cette deuxième journée. Derrière les spectacles et les showcases, le Salon de l’Escale Bantoo semble essayer de construire un espace où les industries culturelles africaines cessent enfin de fonctionner en silos nationaux.

Des femmes qui prennent la scène sans demander la permission
Cette journée a aussi laissé apparaître la place centrale accordée aux femmes artistes, et ce n’était pas juste symbolique. Entre les porteuses de projets culturels, les musiciennes programmées et les différentes voix féminines présentes sur scène, on sent une volonté claire de mettre en avant des femmes qui construisent, dirigent, créent et défendent leurs univers artistiques. Elles ne s’imposent pas comme des exceptions, mais comme des actrices normales de l’industrie.
La musicienne Epiri Enel a d’ailleurs résumé cet état d’esprit avec beaucoup de simplicité en expliquant qu’à l’Escale Bantoo, les femmes ont la chance de se défendre, de s’exprimer et de parler pour leur cause. Après plusieurs échanges professionnels avec des acteurs du secteur, l’artiste raconte aussi avoir senti un véritable intérêt pour son univers artistique et son spectacle présenté au Village Noa. Cette sensation revenait souvent pendant la journée : ici, les artistes ne viennent pas seulement performer, ils viennent chercher une place.

Une plateforme qui dépasse le simple divertissement
Au-fil des heures, le salon ressemblait de moins en moins à un événement culturel classique et de plus en plus à un espace de circulation professionnelle. Les différents salons thématiques consacrés au booking, aux festivals, au branding, au marketing musical, à la synchronisation à la musique à l’image et autres ont transformé les échanges en véritables séances de transmission.
Ici, on ne venait pas simplement consommer des spectacles. On venait apprendre, comprendre, créer des contacts et se positionner. C’est peut-être pour ça que l’ambiance générale donnait cette impression étrange mais agréable de ressortir moins ignorant qu’en arrivant, comme si la musique devenait aussi un outil d’éducation économique et stratégique.
Cette deuxième journée confirme finalement une mutation plus large des industries culturelles africaines. Pendant longtemps, beaucoup d’événements artistiques africains ont été construits autour de la visibilité. Aujourd’hui, la question devient différente : comment créer des systèmes capables de soutenir durablement les artistes africains ? Même si tout n’est pas encore parfait, le Salon de l’Escale Bantoo semble au moins essayer de poser les bonnes questions, ce qui, dans l’écosystème culturel actuel, est déjà énorme.