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L’Afrique crée et les autres encaissent : le paradoxe culturel

Nous sommes en pleine aire du digital et du streaming. Le monde avance et l’Afrique aussi. On danse sur nos sons. On binge nos séries. On copie nos codes. Mais pendant que l’Afrique nourrit l’imaginaire mondial, ce sont souvent d’autres qui possèdent les plateformes, les algorithmes et les profits. Derrière les discours sur la « créativité africaine», une question dérange : à qui profite réellement le talent africain ?

image du concert burna boy

Il y a quelque chose de presque ironique dans la manière dont l’Afrique brille aujourd’hui. Le monde entier veut notre sauce, nos rythmes tournent dans les clubs européens, nos expressions deviennent virales sur TikTok, nos films arrivent dans les festivals internationaux, nos créateurs remplissent les timelines et nos visages vendent des tendances que d’autres monétisent mieux que nous. L’Afrique est devenue cool. Mais l’Afrique reste sous contrat. Un artiste camerounais explose sur Spotify sans comprendre exactement combien chaque stream lui rapporte. Une série africaine cartonne sur une plateforme étrangère pendant que son producteur peine encore à financer sa saison suivante. Un créateur devient viral sur Instagram, application américaine qui peut modifier ses règles du jour au lendemain et détruire sa visibilité sans même lui expliquer pourquoi. Le talent est chez nous. Le bouton « encaisser », lui, est ailleurs. Et c’est peut-être ça, le plus grand paradoxe des industries culturelles et creatives africaines : nous sommes devenus indispensables à la culture mondiale tout en restant dépendants des infrastructures des autres.

Selon Alexandre Deniot, directeur du Marché International du Disque et de l’Edition Musicale, MIDEM, les musiques africaines figurent parmi les plus influentes au monde, mais ne représentent encore que 2 % du marché mondial

Le continent qui nourrit les playlists mondiales mais pèse 2 %

Le contraste est presque insultant. Selon Alexandre Deniot, directeur du Marché International du Disque et de l’Edition Musicale, MIDEM, les musiques africaines figurent parmi les plus influentes au monde, mais ne représentent encore que 2 % du marché mondial. Deux pour cent! Deux petits pour cent pour un continent dont les sonorités dominent les tendances mondiales. Deux pour cent alors que l’Afrobeats est devenu un produit d’exportation culturel majeur. Deux pour cent pendant que des artistes africains remplissent des stades à Paris, Londres ou New York, pendant que leurs industries locales, elles, survivent encore à crédit.

Et pourtant, la créativité africaine explose. En 2023, selon le Global Music Report de la Fédération de Industrie Phonographique,  l’IFPI, l’Afrique subsaharienne était la seule région du monde à dépasser les 20 % de croissance des revenus de musique enregistrée, avec une progression de 24,7 %. Le problème n’a donc jamais été le talent. Le problème, c’est la structure. Parce qu’on peut devenir viral sans devenir puissant. On peut être visible sans pour autant être propriétaire. On peut dominer culturellement tout en restant économiquement dépendant.

applications de streaming

 L’Afrique produit des contenus mais ne possède pas le tuyau

C’est exactemnt ici  que beaucoup de débats africains deviennent hypocrites. On parle énormément de « rayonnement culturel ». On adore montrer les vues YouTube, les streams Spotify, les tendances TikTok, les standing ovations à Cannes. Mais on parle très peu de ce qui contrôle réellement la circulation de ces contenus, je parle bien évidemment des plateformes, des serveurs, des algorithmes, des systèmes de paiement et des droits numériques. En clair : on célèbre les artistes sans posséder les routes numériques sur lesquelles leurs œuvres circulent. Et ça change tout. Parce qu’aujourd’hui, la dépendance culturelle n’est plus seulement politique. Elle est algorithmique. Avant, les puissances imposaient leurs récits par la télévision, les studios ou les maisons d’édition. Aujourd’hui, elles contrôlent surtout les infrastructures invisibles : les plateformes qui décident qui sera vu, qui sera monétisé, qui disparaîtra du feed. Le pouvoir moderne ne ressemble plus à une armée. Il ressemble à un algorithme.

« Souveraineté numérique Afrique suspension chaine CRTV YouTube »

Le jour où une chaîne africaine a été effacée d’un clic

Le SINAC a rappelé un épisode que beaucoup ont oublié trop vite : durant la période COVID, des programmes de la Cameroon Radio an Television, CRTV ont été bannis de plateformes occidentales. Une télévision nationale africaine suspendue par des entreprises privées étrangères.

En un  clic, une disparition. Pas de véritable rapport de forcen ni de souveraineté numérique encore moins de contrôle. Et c’est précisément là que le mot « souveraineté» cesse d’être un slogan militant pour devenir une urgence économique. Parce qu’une industrie qui dépend entièrement des plateformes des autres est une industrie qui peut être débranchée à tout moment, sans préavis, sans recours, sans négociation possible.

plateau de tournage embi productuon de Stéphanie TUM

Le plus grand mensonge : croire que la culture est un luxe

Pendant longtemps, les industries culturelles et créatives africaines ont été traitées comme des hobbies élégants. Quelque chose qu’on finance «quand il reste de l’argent». D’abord les routes, ensuite l’électricité, plutard  les «vrais secteurs» et  peut-être après la culture. Sauf que cette vision est déjà dépassée. Les industries culturelles ne sont plus un supplément d’âme. Elles sont un marché colossal. Selon l’UNESCO, le cinéma et l’audiovisuel africains pourraient générer plus de 20 millions d’emplois et contribuer à hauteur de 20 milliards de dollars au PIB du continent. Pendant que des millions de jeunes africains cherchent du travail, l’un des secteurs les plus accessibles, les plus dynamiques et les plus exportables reste encore traité comme une distraction.

C’est une erreur stratégique monumentale. Parce qu’au XXIe siècle, les pays qui dominent le monde ne vendent pas seulement des matières premières. Ils vendent également des imaginaires. Les États-Unis exportent Hollywood, la Corée du Sud exporte la K-pop et l’Inde exporte Bollywood. Et l’Afrique dans tout ça ? L’Afrique exporte son talent puis regarde les autres transformer ce talent en empire économique.

Tableau de données sur l'économie du streaming en Afrique : 50 à 75 % des revenus audiovisuels perdus au piratage, 2 % du marché musical mondial capté par l'Afrique — Le Labo de Jami
Sources : UNESCO, IFPI Global Music Report 2024, MIDEM. Infographie Le Labo de Jami — Jamila Pam.

 Le scandale le plus silencieux : des millions de vues, peu de revenus

Le drame est encore plus violent dans l’économie du streaming. Aujourd’hui, un créateur africain peut devenir immensément visible sans jamais devenir réellement riche. Des millions de vues, des milliers de partages et une énorme influence culturelle. Mais derrière les chiffres impressionnants se cache souvent une réalité beaucoup moins glamour comme des faibles revenus, des contrats flous, des absences de protection juridique locale et des piratages massifs.

Selon l’UNESCO, le piratage ferait perdre entre 50  et 75 % des revenus des industries du film et de l’audiovisuel africains. Imaginez un instant produire un film pour que la majorité de sa valeur disparaisse avant même d’arriver jusqu’à vous. Le créateur africain moderne est parfois dans une situation absurde : mondialement consommé mais localement fragilisé.

graphisme sur la souveraineté culturelle africaine

 

Le vrai combat n’est pas la visibilité. C’est la propriété.

L’Afrique n’a plus besoin qu’on lui dise qu’elle est talentueuse, elle le sait déjà. Le vrai défi maintenant, c’est la possession. Posséder les plateformes,  les systèmes de distribution, les données, les droits, les outils de diffusion, les serveurs, les récits et les moyens de les monétiser. Parce qu’un continent qui crée sans posséder ses infrastructures culturelles ressemble à un agriculteur qui cultive une terre dont quelqu’un d’autre possède le marché. Il travaille et un autre encaisse.

Et si le vrai pétrole africain était culturel ?

Pendant des décennies, on a expliqué à l’Afrique que sa richesse se trouvait dans son sous-sol avec le pétrole, le cobalt, l’or, le cacao et bien d’autres. Mais la matière première la plus précieuse du XXIe siècle est peut-être ailleurs : l’attention. Et l’Afrique possède précisément ce que le monde recherche aujourd’hui : une jeunesse ultra créative, des histoires puissantes, des codes culturels influents, une esthétique devenue globale et une capacité unique à produire des tendances organiques. Le problème réside au niveau de sa perception. On continue à traiter cette richesse comme un folklore alors qu’elle pourrait devenir une véritable puissance économique.

La révolution culturelle africaine est déjà certe  là, mais une révolution qui ne contrôle pas ses infrastructures finit toujours par enrichir quelqu’un d’autre. Alors, la vraie question n’est plus de savoir si l’Afrique peut créer. Elle crée déjà. La vraie question est beaucoup plus inconfortable : combien de temps encore allons-nous applaudir notre propre génie pendant que d’autres encaissent la facture ?  La révolution sera streamée. Reste à savoir sur quelle plateforme et dans le portefeuille de qui tombera l’argent?

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