De Brazzaville aux sommets de Hollywood, le parcours de Sidney Kombo-Kintombo ressemble à l’un des blockbusters qu’il fabrique. Senior Supervisor d’animation chez Wētā FX en Nouvelle-Zélande, l’homme derrière Thanos (Avengers) et Rocket Raccoon a illuminé le deuxième jour du SINAC 2026. Entre secrets de fabrication des plus grands studios mondiaux et plaidoyer pour une souveraineté créative africaine, retour sur une masterclass monumentale où la technique s’efface devant le génie du dessin.

Nous sommes au deuxième jour du SINAC 2026. il est 16h16, un homme monte sur scène, pas de show ni de grand discours, juste une présentation, des images, et une voix qui parle de son métier avec la tranquillité de quelqu’un qui a fait ses preuves là où la plupart des gens ne savent même pas que la compétition existe. Cet homme, c’est Sidney Kombo-Kintombo, congolais de Brazzaville, Senior Supervisor d’animation chez Wētā FX, en Nouvelle-Zélande, celui qui a donné vie à Thanos, Koba, Rocket Raccoon et bien d’autres. Celui dont le nom figure au générique de quelques-uns des plus grands blockbusters de la dernière décennie : Avengers: Endgame, Avengers: Infinity War, War for the Planet of the Apes, The Jungle Book, Gravity, etc. Un Africain aux commandes de l’imaginaire hollywoodien. En 2026, ça devrait être banal mais ça ne l’est pas encore et c’est précisément pourquoi cette masterclass valait le détour.

Wētā FX : là où les rêves coûtent 300 millions de dollars
Avant de parler de Sidney, parlons tout d’abord de la maison Wētā FX. Elle existe depuis 1993 et est néed’une idée d’adaptation d’un certain Peter Jackson. Le livre en question n’est rien d’autre que Le Seigneur des Anneaux. Et depuis, le studio néo-zélandais s’est imposé comme l’une des références mondiales des effets visuels. Plus de 2 000 employés et des films dont les budgets dépassent régulièrement les 300 millions de dollars. Et dans cette machine, Sidney occupe un poste de Senior Supervisor Animation. Ce qui signifie, concrètement, qu’il est celui qui garantit que l’animation produite par son équipe soit à la hauteur.

Le garçon de Brazzaville qui aimait dessiner
L’histoire commence tel un film Disney: un petit garçon, un père attentif et un don précoce. Sidney a grandi à Brazzaville et son amour du dessin il le doit à son papa. Un cadeau, au sens propre comme au sens figuré. Ce goût pour les lignes, les formes, les personnages, il ne l’a jamais lâché. En 2002, il intègre l’École Émile Cohl, à Lyon, l’une des plus prestigieuses écoles d’art privées au monde. Puis une spécialisation à Animation Mentor, dont il sort diplômé en 2010. il continu avec sept ans d’enseignement d’ animation 2D et 3D dans la même école, avant de plonger tête la première dans l’industrie avec ILM, Framestore, MPC et puis Wētā FX, à partir de 2015 où il ne tarde pas à s’imposer. Au SINAC, il l’a dit clairement, par la bouche de Yolande Bodiong « son amie personnelle», qui a assuré la présentation :
» il est humble, et ça, dans un univers où l’ego est souvent la seule monnaie d’échange, ça mérite d’être dit ».

« Les parents ne doivent pas empêcher leurs enfants de dessiner »
C’est peut-être la phrase la plus politique de toute la masterclass. Et elle a été lâchée comme une évidence, presque en passant. Mais derrière cette phrase, se cache une vérité boulversante. Plusieurs parents ont regardé leurs enfants s’activer sur leurs carnets de croquis et ont dit : » pose ça, prends tes manuels ». Toute une génération de talents bridés avant même d’avoir eu la chance de s’exprimer. Sidney, lui, a eu la chance d’être encouragé et a transformé cette chance en carrière internationale. Son conseil aux jeunes :
« les bases d’abord. Connaître les outils pour mieux les utiliser et non l’inverse. Pas de raccourcis ni de génération spontanée du génie ».
Pour lui, la maîtrise technique, ça s’acquiert et se travaille.
Derrière chaque scène, une armée invisible
La masterclass était soumise à la propriété intellectuelle pas de photo ni de vidéo. Et pour cause, la diffusion inédite de l’envers d’un décor que le grand public ne voit jamais. La projection était magnifique et édifiant. l’on ne se rend pas toujours compte de ce qui se cache derrière ces nombreux films qu’on regarde. Durant la projection nous avons eu droit à un court majestueux sur les effets spéciaux et l’animation.

Voici ce que ça donne, en pratique, la fabriquer d’une scène d’action dans un blockbuster. Concevoir un personnage comme Thanos, c’est l’imaginer physiquement et émotionnellement. Donner à l’animateur les codes d’une psychologie, pas juste d’un corps mais également des costumes, des détails. De ce fait un département entier est dédié à l’habillage. Rien n’est laissé au hasard.

Viens ensuite les ASSETS, la phase de modélisation 3D, réalisée avec la précision de Richard BONA avec ses lignes de basse jazz-fusion. À la seule différence qu’ici, chaque détail est numérique, calculé et rendu. Et oui, pour Captain America: Brave New World, ils ont fait venir un bodybuilder en chair et en os pour s’inspirer de ses traits.

Continuons avec Le RIGGING, l’étape où l’on dote le modèle d’un squelette numérique. Tout ce qu’on bouge sur le squelette se répercute sur le corps. Des équipes entières de spécialistes travaillent uniquement dessus. Au niveau du MOTION tout devient fascinant et plusieurs méthodes s’y revèlent: le keyframe (chaque seconde d’une scène demande un dessin, image par image), la performance capture (un acteur porte une combinaison, ses mouvements sont captés et transférés sur le personnage), et le facial performance (quand un acteur prête sa voix et ses traits à un personnage fictif, on en conserve les expressions). Et quand ça ne marche pas ? On hybride et 60% des scènes de bagarre passent par la motion capture et le reste, c’est du travail artisanal.

Le Minecraft quant à lui est utilisé pour simuler le mouvement d’une vieille Porsche, générer de la pluie, des nuages, des effets environnementaux. Tout ce qui n’est pas un personnage, mais qui doit quand même être réel aux yeux du spectateur. On termine avec Le LIGHTING et COMPOSITING, l’étape finale, celle où tout s’assemble: la lumière, l’ombre, la profondeur. C’est ici que le film prend son apparence définitive. Et tout ça pour un plan. Parfois, une image génère plus de 50 scénarios différents avant d’en garder un seul.

L’IA ne peut pas tout faire.
La question planait dans la salle, même si personne ne l’a posée aussi frontalement. Sidney y a répondu en creux. Pour lui:
«la précision, le détail, le travail d’animation au niveau où se situe Wētā FX, l’IA ne peut pas le reproduire. Pas encore, pas à ce niveau-là».
Ce n’est pas du protectionnisme mais du constat. Quand on parle de simuler les rides d’une vieille Porsche en mouvement dans Minecraft ou de capter la nuance émotionnelle du visage de Thanos, on parle d’un niveau d’artisanat numérique qui demande des années de formation, d’expérience et d’intuition humaine. Ce que l’IA peut faire, en revanche c’est d’accélérer certaines tâches, générer des premières ébauches, automatiser les étapes répétitives. Mais le goût, le jugement, la décision finale, reste humain. Et pour l’instant, ça reste Sidney. Ce Congolais construit des ponts.
Ce qui distingue Sidney Kombo-Kintombo d’un simple professionnel à succès, c’est ce qu’il fait en dehors des plateaux. Il développe The Third Pole Limited, un programme d’éducation à l’animation numérique destiné aux jeunes Africains. L’objectif est de former, connecter les talents locaux aux studios occidentaux, et surtout permettre au continent de raconter ses propres histoires, avec ses propres outils.

Ce que cette masterclass dit vraiment
Il y a une scène que j’ai retenue de cette deuxième journée du SINAC 2026. Yolande Bodiong, en présentant « son ami personnel», a dit :
«Pas de photo de l’écran pour cette masterclass, car si mon ami perd son travail, je vous assure…»
et a levé deux doigts en l’air. Cette phrase, c’est toute une industrie résumée. Celle où la propriété intellectuelle est un enjeu réel, pas une formalité administrative. Celle où ce qu’on voit à l’écran est le résultat de confidentialités signées, de droits négociés, de processus protégés. C’est aussi un rappel pour nous, pour les créateurs africains qui naviguent encore dans un écosystème où les droits sont souvent les derniers à être protégés, et les premiers à être perdus.
Sidney a fait le chemin dans l’autre sens : de Brazzaville à Wellington, des cahiers de dessin aux serveurs de rendu de Wētā FX. Il a appris la langue du secteur, celle des assets, des pipelines et des deliverables sans jamais perdre ce qui l’avait mis en mouvement au départ : l’amour du dessin, cadeau de son papa. Le reste, c’est du travail. Beaucoup de travail.